Exercer comme psychologue en centre SLA : entretien avec Hélène Brocq

 Hélène Brocq

 

Titulaire d’un master de Psychologie Clinique mention pathologique, d’un DU Douleur-Médecine Palliative et d’un DU de Psychologie Expertale et Criminelle, Hélène Brocq exerce dans le champ médical depuis 1990. En 1995, elle obtient un poste de psychologue clinicienne au Département d’Evaluation et de Traitement de la Douleur et Médecine Palliative, au CHU de Nice. Elle y exerce pendant 10 ans, dans les domaines très spécifiques de la douleur chronique et des soins palliatifs.

En 2005, elle rejoint le Centre de Références pour les maladies neuromusculaires et la sclérose latérale amyotrophique (SLA). (...)

(lire la totalité du parcours d’Hélène Brocq en fin d’article)

 

Propos recueillis par Delphine Doré Pautonnier et Marina Rennesson

 

Bonjour, tout d’abord merci de répondre à cet entretien pour www.soin-palliatif.org. Vous exercez en tant que psychologue dans un centre de référence des maladies neuromusculaires et de la sclérose latérale amyotrophique (SLA). Comment vous êtes-vous orientée vers un exercice professionnel qui concerne le champ de la fin de vie et des soins palliatifs ? Quel a été votre parcours ? Où avez-vous exercé et qu’en avez-vous tiré ?

 

Je suis psychologue clinicienne depuis 1990. En début de carrière, j’avais une activité libérale et je travaillais avec beaucoup de médecins somaticiens autour de questions comme celle de l’anorexie, de l’obésité, des maladies sans fondement organique ou bien des maladies graves comme le cancer ou la polyarthrite rhumatoïde et aussi de la douleur chronique. Cet exercice en terre médicale m’a toujours beaucoup intéressée et il m’a amenée à postuler, en 1995, au Département d’Evaluation et de Traitement de la Douleur et Médecine Palliative du CHU de Nice, que dirigeait, à l’époque, le Dr Nadine Memran.

 

Ce Département venait d’ouvrir un poste de psychologue clinicienne, temps plein, sur un budget sida. Ma candidature a été retenue. Grâce au Dr Memran, une militante de la première heure, j’ai pu découvrir le monde des soins palliatifs. Très vite, j’ai trouvé ce milieu médical passionnant car c’était un milieu très ouvert à ma spécialité, avec des médecins venus d’horizons divers qui portaient un regard bienveillant sur ma pratique et qui se montraient toujours curieux de ce que je pouvais apporter aux patients et aux équipes de soins. Nous étions alors dans une dynamique interdisciplinaire où chacun apportait quelque chose à l’autre et où l’intersubjectivité travaillée à plusieurs avait sa place, ce qui me semblait être au cœur de ce que la médecine contemporaine doit être.

 

Aller en équipe mobile rencontrer d’autres équipes de soins, parfois en souffrance, leur apporter ce qui pouvait faire la différence dans leur pratique en travaillant ensemble, toujours de manière co-construite, la question de l’angoisse, c’était vraiment très riche et surtout passionnant sur le plan clinique. Sans oublier l’activité d’enseignement qui était très importante… Le lien soma psyché était rendu possible par une bonne prise en charge de la douleur des patients par les médecins somaticiens. Sans cette prise en charge les malades ne pouvaient pas se laisser aller et se séparer des leurs sereinement. Notre travail à plusieurs prévenait les pathologies du deuil et nous apprenions à faire face, ensemble, à des situations particulièrement éprouvantes et difficiles.

 

En 2005, j’ai choisi d’anticiper le départ à la retraite du Dr Memran et j’ai postulé sur le centre de référence des maladies neuromusculaires et la SLA du CHU de Nice, dans le service du Professeur Claude Desnuelle. Là j’ai poursuivi mon activité de psychologue en soins palliatifs mais autrement. Il s’agissait d’intégrer une équipe de soins confrontée à une pathologie mortelle, sans traitement et de faire face au malade et à sa famille, de l’annonce du diagnostic à la fin de vie, sans rupture de continuité. Je ne regrette pas cette expérience qui a été tout aussi passionnante que la précédente… J’ai découvert là, qu’en soins palliatifs, nous étions finalement assez protégés et que nous avions beaucoup de moyens pour faire face à la détresse et à l’angoisse, contrairement à ces équipes…

 

Etre psychologue et travailler dans le champ de la fin de vie, en quoi est-ce différent d’un autre type d’exercice de psychologue ? En quoi est-ce semblable ?

 

J’ai personnellement toujours été très mal à l’aise avec l’idée qu’il y avait une spécificité pour le psychologue à travailler en soins palliatifs. Je pense que le psychologue n’a pas à se spécialiser et qu’il doit se garder de vouloir ressembler au modèle médical ou au médecin dont il doit justement se différencier, en défendant sa spécificité… Adopter le modèle médical n’est pas la solution. Il faut cultiver, en douceur, sa différence, pour apporter un petit plus dans les services… C’est très important cette place singulière du psychologue pour que cela fonctionne… Certains médecins chef de service comprennent cela et se battent pour que cette richesse et cette différence soient respectées dans leurs équipes. D’autres médecins n’y arrivent pas ou ne comprennent pas. Certains psychologues, quant à eux, ne parviennent pas à créer cet équilibre nécessaire entre les forces en présence, pour que vive notre spécialité dans toute sa complexité et dans toute sa richesse. Leur manière de faire ou d’être crée des tensions… C’est malheureux.

 

Œuvrer en terre médicale, c’est simple et compliqué à la fois. C’est simple car le médecin somaticien a besoin de nous pour aider son patient à faire face à l’angoisse de mort qui le désorganise mais c’est aussi très compliqué car s’il ne comprend pas ce que nous faisons, il peut très vite se rigidifier en pensant perdre son pouvoir, ce qui peut être pour lui une grande source d’angoisse.

 

C’est très important de savoir partager son analyse de la situation avec tous les autres soignants, en employant des mots simples mais c’est aussi très important de savoir tracer des limites entre son savoir et celui des autres et de faire respecter, en douceur, sa spécificité et sa compétence. Ce qui va différencier un médecin de la douleur d’un médecin de soins palliatifs c’est justement cette intersubjectivité travaillée à plusieurs et la question de l’angoisse qui n’est pas la même… L’angoisse de mort et la fin de vie, c’est très compliqué de s’y confronter au quotidien et il ne faut pas oublier que, pour un médecin, la mort a toujours été et sera toujours la grande ennemie… Le médecin de soins palliatifs peut lui aussi basculer dans un activisme thérapeutique et mettre tout son service sous perfusions…

 

Personnellement, je n’ai voulu faire des soins palliatifs qu’à mi-temps et garder une activité plus douce à côté, qui me permette de me ressourcer… J’ai toujours eu besoin de ces allers retours entre ces deux cliniques et de l’écriture d’articles aussi pour prendre de la distance et rester dans l’écoute de cette souffrance singulière de la séparation. Ce qui est intéressant, c’est de comprendre quels sont les enjeux de ce type d’exercice professionnel pour chacun. On n’arrive pas là par hasard, même si aujourd’hui, avec l’arrivée des spécialisations en soins palliatifs, il se peut que des médecins trouvent des opportunités de faire carrière sans autre motivation particulière… Mais avant ce n’était pas le cas…

 

Vous exercez dans un service qui n'est pas spécialisé en soins palliatifs. En quoi la place et le travail du psychologue sont-ils spécifiques comparés à un exercice dans une unité de soins palliatifs ou une équipe mobile ?

 

Ce qu’il y a de spécifique pour un psychologue dans une équipe mobile de soins palliatifs ou dans une unité de soins palliatifs, c’est que le patient et sa famille savent ce pour quoi nous sommes là. Ils ont une représentation nourrie par les média, par les débats sur la fin de vie mais aussi et surtout par les soignants en amont de la prise en charge. Ces représentations peuvent être facilitatrices pour notre intervention, ou, au contraire, elles peuvent participer à renforcer les clivages et les résistances. Je me souviens d’une dame qui refusait de me voir parce qu’elle savait que « si elle me voyait c’est qu’elle allait mourir »… Elle avait parfaitement bien identifié le clivage curatif/palliatif à l’œuvre, dans beaucoup de services et l’association soins palliatifs et mort toujours très prégnante, la terrorisaient. Ma venue était pour elle synonyme de fin de vie imminente, ce qui effractait ses défenses et mobilisait son angoisse. Paradoxalement, ma prise en charge l’effondrait… Pour lui permettre d’aller mieux, il fallait justement que je ne la prenne pas en charge… Il faut comprendre ça… C’est très spécifique à cette clinique des soins palliatifs et ça on ne le trouve pas ailleurs…

 

Prendre en charge un malade, dès l’annonce d’un diagnostic, dans la continuité de sa prise en charge médicale est beaucoup plus intéressant, pour lui comme pour le psychologue, ou encore pour les équipes… La découverte des mondes se fait sans ces représentations qui parasitent la prise en charge et, aujourd’hui, je me sens plus à l’aise dans un service de médecine traditionnelle. Les enjeux de pouvoir entre spécialités y sont beaucoup moins importants, les places de chacun mieux définies, les articulations plus claires et du coup la clinique s’en ressent et elle est beaucoup plus souple… Cela n’empêche pas de faire des ponts de liaison avec les services de soins palliatifs. Mais la continuité de la prise en charge, de l’annonce du diagnostic à la fin de vie est source de sécurité pour le patient et sa famille, alors que la rupture est synonyme d’abandon et engendre toujours des blessures narcissiques extrêmes, sur un contexte de grande fragilité et de vulnérabilité… Si on peut éviter cela c’est quand même mieux…

 

Quel est votre rôle auprès des autres professionnels de santé tant dans votre équipe qu’auprès des autres équipes ?

 

Mon rôle auprès des autres professionnels de santé, c’est surtout de mettre en lumière leurs compétences, leur savoir être et leur savoir faire singuliers auprès des malades en fin de vie et de leurs familles. Il y a, dans chaque équipe de soins, des soignants délicats, des soignants lumineux, qui servent très souvent de points d’appui au psychologue. Par leurs gestes précis, minutieux, par la douceur de leur parole, ou par l’attention qu’ils portent aux autres, ils vont participer à l’instauration de ce climat qui rend possible la clinique palliative. Soutenir ces soignants, les encourager, valoriser leur manière d’être, me paraît fondamental et je crois que le psychologue sert avant tout à ça dans une équipe… Sa manière d’être à l’écoute est aussi importante avec les patients, avec les familles, avec les soignants.

 

Après, bien sûr, nous avons une compétence singulière qui peut permettre d’enrichir le travail de ces équipes, de l’affiner en quelque sorte, en lui donnant notamment une forme plus juste ou plus adaptée, car elle va tenir compte des défenses du malade, des forces de résistance qui sont à l’oeuvre et qui peuvent parfois mettre à mal ou désorganiser un service. Tout n’est pas rose en soins palliatifs. Il faut d’ailleurs se garder de trop d’angélisme. Le psychologue est là pour ça, pour aider les équipes à résister aux forces de déliaisons et à tout ce qui pourrait nous conduire à agir en dehors de l’éthique, ou à passer à l’acte. Il permet que la parole de tous circule et il aide les soignants et les familles à accepter la brutalité du réel qui s’impose à nous…

 

Comment voyez-vous l’évolution de la place du psychologue autour de la fin de vie ?

 

Moi je pense que le psychologue qui œuvre en soins palliatifs doit s’exporter dans d’autres services et diffuser la clinique palliative en créant des ponts de liaison interservices. Cette souplesse créative est nécessaire si l’on veut que tout le monde soit pris en charge selon ces modalités qui intègrent à la fois la rigueur, la douceur et la complexité, propre à cette clinique. Finalement, je pense que le psychologue est le mieux placé pour atténuer le clivage curatif palliatif, créer des liaisons durables, dans la continuité entre les services de médecine traditionnelle et ceux de soins palliatifs. Pour moi il y a un nouveau modèle à inventer. Il faut s’appuyer sur les psychologues cliniciens pour diffuser la clinique palliative dans tous les services de médecine.

 

Parcours d’Hélène Brocq

Titulaire d’un master de Psychologie Clinique mention pathologique, d’un DU Douleur-Médecine Palliative et d’un DU de Psychologie Expertale et Criminelle, Hélène Brocq exerce dans le champ médical depuis 1990. En 1995, elle obtient un poste de psychologue clinicienne au Département d’Evaluation et de Traitement de la Douleur et Médecine Palliative, au CHU de Nice. Elle y exerce pendant 10 ans, dans les domaines très spécifiques de la douleur chronique et des soins palliatifs.

En 2005, elle rejoint le Centre de Références pour les maladies neuromusculaires et la SLA.

 

Ayant participé, pendant de nombreuses années, à l’enseignement du module « Psychologie » de la capacité Douleur à Montpellier, (en étroite collaboration avec le Dr Eliane Ferragut, Psychiatre, responsable de cet enseignement), elle a publié de nombreux articles dans la collection psychosomatique-santé-douleur aux Editions Masson, dans des ouvrages parus aux Editions Dunod et Erès mais aussi dans de nombreuses revues spécialisées. Elle a coordonné deux dossiers dans le journal des psychologues et écrit des articles dans cette revue sur des thèmes aussi divers que l’annonce du diagnostic, l’articulation des réseaux ville-hôpital, la prise en charge psychologique des malades atteints de SLA. En 2008, elle publie un ouvrage aux éditions Koinè à Rome, « Dolore morale : quello che il paziente non osa dire. Lo psicologigo clinico in ascolto della sofferenza ».

 

Ses domaines de recherche sont principalement centrés sur les aspects affectifs de la relation intersubjective en médecine, sur l’éthique de l’écoute et de la relation à l’autre, sur la place du psychologue clinicien en service de médecine et sur la clinique de l’extrême en soins palliatifs.

 

Membre du conseil scientifique de la SFAP, Hélène Brocq a été auditionnée au Sénat, en 2015 pour donner son avis sur la proposition de loi créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie.

 

Elle est chargée de cours à l’Université de Nice Sophia Antipolis où elle co-dirige le DU de Psychologie Extertale et Criminelle à la faculté de Médecine.