Exercer comme psychologue en service d’HAD : entretien avec Camille Baussant Crenn

Camille Baussant-Crenn

 

Camille Baussant-Crenn, psychologue clinicienne, est responsable du service psychosocial de l’HAD de la Fondation Œuvre de la Croix Saint-Simon, et représentante du collège des psychologues à la Fédération Nationale de l’Hospitalisation A Domicile.

 

Propos recueillis par Delphine Doré Pautonnier et Marina Rennesson

 

Bonjour, tout d’abord merci de répondre à cet entretien pour www.soin-palliatif.org. Vous exercez en HAD en tant que psychologue. Comment vous êtes-vous orientée vers un exercice professionnel dans le champ de la fin de vie et des soins palliatifs ? Quel a été votre parcours ? Où avez-vous exercé et qu’en avez-vous tiré ?

 

Etudiante, j’ai porté assez vite mon intérêt sur les répercussions psychologiques de la maladie somatique. A l’époque, les études de psychologie étaient essentiellement tournées vers la psychopathologie et la psychiatrie, le mouvement des soins palliatifs émergeait à peine. Après mon DESS de psychologie en 1993, j’ai effectué un DIU de médecine psychosomatique, ce qui m’a permis de rencontrer quelques psychologues exerçant en soins palliatifs, d’exercer dans des services de médecine et d’accompagner des patients atteints de cancer incurables. Début 1997, j’ai rejoint l’association François-Xavier Bagnoud qui venait de se créer à Paris et dont l’objectif était de promouvoir les soins palliatifs. Elle était constituée d’une équipe de soins (l’agrément en tant qu’HAD a été donné par les tutelles en 1999), d’un centre de documentation, d’un centre de formation et d’une équipe d’accompagnement des personnes en deuil. A partir de 1997, j’ai également travaillé à la Maison médicale Jeanne Garnier ; j’ai exercé pendant un an au sein de l’USP, puis pendant 4 ans en tant que membre de l’équipe mobile détachée à l’Hôpital St Michel. En 2003, l’association FXB a rejoint l’HAD Croix saint-Simon. Depuis 2004, en plus de mon activité de psychologue clinicienne, je suis responsable du service psychosocial de l’HAD – constitué d’assistantes et de conseillères sociales, ainsi que de psychologues. Exercer dans ces différents lieux a été bien sûr d’une grande richesse et m’a permis de mieux appréhender les spécificités propres à chaque lieu d’exercice.

 

Etre psychologue dans ce champ, en quoi est-ce différent d’un autre type d’exercice de psychologue ? En quoi est-ce semblable ?

 

En soins palliatifs, c’est la question du temps qui est en jeu, le temps qu’il reste à vivre  à la personne. Notre intervention en tant que psychologue s’inscrit dans ce temps-là - d’emblée limité. On rencontre la personne en soins palliatifs alors qu’elle a souvent traversé beaucoup d’épreuves en lien avec la maladie. Les derniers mois ou années de sa vie ont été rythmés par les annonces douloureuses, les rendez-vous médicaux, les allers-retours entre l’hôpital et la maison, les alternances entre espoir et découragement. La dimension physique est également à prendre en compte : les personnes sont souvent très fatiguées et fatigables, elles peuvent être plus ou moins gênées par différents symptômes, pertes fonctionnelles. On compose avec cela. Le travail du psychologue est de proposer un espace de parole - bienveillant, contenant et étayant - à la personne malade, ainsi qu’à son entourage, afin de permettre à chacun d’exprimer ses ressentis, ses questions, ses doutes, ses peurs, ses envies, dans cette période de vie où la mort est si présente. On peut ainsi accompagner aussi bien le patient qu’un proche ; souvent on peut servir de tiers médiateur entre le patient et un proche, leur permettant d’aborder ces sujets sensibles autour de la mort et de « l’après ». Ce qui reste semblable au travail de psychologue en général, c’est de favoriser la mise en mots, le travail d’association et d’élaboration psychique.

 

Au-delà d’éléments communs avec d’autres contextes de pratique, voyez-vous des spécificités au travail en HAD ?

 

La spécificité essentielle est l’intervention au domicile du patient. Autant à l’hôpital, le malade est « de passage chez les soignants », autant en HAD nous venons chez les personnes qui nous attendent, nous acceptent, nous accueillent, nous tolèrent ou nous subissent, selon les cas. Le domicile, c’est le lieu de l’intime, de la sphère du privé, du personnel. Quand le domicile devient aussi lieu de soins, avec la mise en place de l’HAD, l’espace du privé s’ouvre alors à de multiples étrangers - qui pourront devenir familiers-, les limites et les repères se modifient. En tant que psychologue, on peut intervenir suite à la demande du patient et/ou de son entourage, on peut également aller à leur rencontre, en se présentant, en proposant une rencontre. Ainsi, le cadre, les circuits de la demande sont modifiés. Rencontrer le patient chez lui, nous demande d’être d’autant plus attentifs à une certaine neutralité, tant le domicile et ce qui s’y joue peut tirer les professionnels du côté de cette intimité. C’est dans ce lieu de l’intime qu’en tant que psychologue, on propose un espace de parole permettant de mettre des mots sur ce qui est en train de se vivre pour chacun - patient et/ou proche -, chacun de sa place. De plus, le cadre même du domicile est à prendre en compte : c’est un cadre « labile » par excellence, les rencontres peuvent se faire dans tous les espaces du domicile, être perturbés, par l’entourage, d’autres intervenants, l’animal de compagnie, etc. Aussi, il est nécessaire dans ce cadre si spécifique, de faire preuve de capacités d’adaptation, de créativité, tout en gardant en nous la rigueur professionnelle indispensable.

 

Quel est votre rôle auprès des autres professionnels de santé tant dans votre équipe qu’auprès des autres équipes ?

 

Un des rôles du psychologue est d’apporter aux autres professionnels un éclairage psychologique sur une situation, d’expliquer un comportement ou un mode de relation en fonction de mécanismes de défense mis en jeu. Cela peut se faire lors des réunions pluridisciplinaires de soins, où est abordée la situation des patients et/ou de leur entourage avec les équipes soignantes, le médecin et l’assistante sociale. Cette sensibilisation régulière permet ainsi un meilleur repérage des signes de souffrance psychique par les soignants.

 

La présence d’une psychologue lors de ces réunions permet également l’expression des difficultés, de la souffrance, éprouvées par l’équipe soignante. La psychologue, par son écoute attentive, son aide à la mise en mots, peut apporter un soutien complémentaire au groupe de parole. On peut aussi être sollicité par les soignants, individuellement, lorsqu’ils éprouvent des difficultés face à une situation. Ce temps d’échanges, plus ou moins formel, permet une voie de décharge des émotions et d’élaboration, d’autant plus importante que les soignants, seuls au domicile, sont confrontés régulièrement à des situations complexes de fin de vie.

 

On a également un travail de lien important avec les autres intervenants partenaires de la prise en charge, notamment les psychologues hospitaliers ou de réseaux afin de nous articuler au mieux.

 

Comment voyez-vous l’évolution de la place du psychologue autour de la fin de vie en HAD ?

 

L’évolution me paraît très favorable. Le recours à l’HAD est fortement encouragé par les tutelles depuis quelques années. L’axe 3 du plan national pour le développement des soins palliatifs 2015-2018 met l’accent sur le déploiement des soins palliatifs à domicile et notamment sur la place de l’HAD, dans la mesure 10. Les soins palliatifs représentent l’un des principaux modes de prise en charge en HAD. Permettre à davantage de patients de bénéficier de tels soins à domicile, le plus longtemps possible, est un objectif essentiel d’autant qu’il correspond au souhait de beaucoup de Français de finir leur vie chez eux, entourés de leurs proches. Dans cette perspective, au déploiement des prises en charges en HAD, devra correspondre le déploiement de ressources professionnelles. L’expertise du psychologue, les spécificités de son intervention - auprès du patient, de son entourage, des équipes - vont être plus que jamais nécessaires. Un certain nombre d’HAD ont encore peu de temps de psychologue. Ce contexte devrait permettre l’augmentation du temps de travail du psychologue au sein des HAD. Au même titre qu’en USP ou en EMSP, le psychologue a toute sa place en HAD, place complémentaire aux autres professionnels.Il contribue avec eux, à la prise en charge globale de la personne atteinte d’une maladie grave.