Les soins palliatifs au Cambodge : entretien avec le Dr Kolayan Som Verselin

Dr Kolayan Som Verselin

 

Diplômée de la faculté de médecine de Phnom Penh, au Cambodge, le Dr Kolayan Som Verselin a exercé au sein de l'ONG française "Douleurs Sans Frontières" (DSF) de 2009 à 2014. Médecin puis coordinateur santé, elle a ainsi participé avec cette ONG à la mise en place d'un programme de formation aux soins palliatifs au Cambodge de 2012 à 2014. Elle est actuellement en stage dans le service de soins palliatifs de l'hôpital de Gap en France.

 

 

Propos recueillis par Martyna Tomczyk, doctorante en éthique médicale au Laboratoire d’éthique médicale et de médecine légale à l’Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité et bénévole au Centre national des soins palliatifs et de la fin de vie.

 

 

Bonjour Dr Kolayan Som Verselin. Nous vous remercions de cet entretien pour www.soin-palliatif.org. Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter ? A quel moment dans votre parcours, vous êtes-vous intéressée aux soins palliatifs et pourquoi ?

 

Cambodgienne, j’ai fait mes études de médecine à Phnom Penh et je suis diplômée en médecine générale depuis 2000. En 2009, j’ai travaillé avec une ONG française, Douleurs Sans Frontières (DSF), sur un programme de prise en charge de la douleur chez les patients atteints du VIH et du SIDA.

En 2012, un nouveau programme a été commencé sur l’initiation aux soins palliatifs au Cambodge. C’est ainsi que j’ai découvert cette spécialité et mesuré les immenses besoins dans ce domaine.

 

Pourriez-vous nous décrire brièvement l’historique des soins palliatifs au Cambodge ? Quand a débuté le développement des soins palliatifs dans votre pays ?

 

Dès 2006, dans le cadre de son programme de prise en charge de la douleur chez les séropositifs, Douleurs sans Frontières a initié une femme médecin cambodgienne aux soins palliatifs à l’hôpital militaire de Phnom Penh, dans le cadre d’une consultation et de l’hospitalisation. Cette première expérience a tourné court quand ce médecin est parti à la retraite en 2011.

 

Ce n’est vraiment qu’à partir de 2012  que Douleurs sans Frontières a commencé à former des médecins et des infirmiers cambodgiens aux soins palliatifs, plus particulièrement dans deux hôpitaux publics de Phnom Penh. Entre 2012 et 2014, 50 médecins et infirmiers ont ainsi été formés dans le cadre de la formation continue (sans reconnaissance universitaire, malheureusement). Cette formation a été suivie très rarement d’une application pratique, les soins palliatifs étant loin d’être une priorité au Cambodge.

 

Actuellement, comment les soins palliatifs sont-ils organisés au Cambodge? Existe-t-il une politique nationale en matière de soins palliatifs ? Si oui, pouvez-vous nous en décrire les principaux axes ? Existe-t-il également une législation sur la fin de vie ?

 

 

La formation proposée par Douleurs sans Frontières était complétée, en collaboration avec le ministère de la santé cambodgien, par un accompagnement des médecins et infirmiers, au lit des patients, dans le seul service d’oncologie du pays. 

Il existait également une équipe mobile, composée d’un médecin et d’une infirmière, se rendant au domicile des patients sur la ville de Phnom Penh. Ce système a duré jusqu’en 2015. En 2016, ce programme mis en place par Douleurs sans Frontières a continué de manière restreinte, faute de financements, sans qu’aucun relais n’ait pu être assuré par le ministère de la santé.

 

Dans le plan cancer 2013-2020 du ministère, les soins palliatifs de base sont cités comme étant nécessaires. Une législation sur la fin de vie n’est cependant pas encore à l’ordre du jour : plus qu’un problème éthique, il s’agit bien davantage au Cambodge d’un problème économique. Aucun soin n’étant pris en charge ou remboursé, ce sont bien souvent les moyens financiers de la famille qui limitent les possibilités d’accompagnement en fin de vie.

 

Comment est organisée la formation initiale et continue des médecins et des infirmières ? Existe-t-il notamment un cursus de soins palliatifs pour les étudiants en médecine ?

 

Les soins palliatifs ont été intégrés dans le plan de stratégie national pour la prévention et le contrôle des maladies non transmissibles en 2013-2020. Concrètement, il n’existe toujours pas d’enseignement des soins palliatifs dans le cursus universitaire des médecins et des infirmiers.

 

Je suis justement venue en France pour me perfectionner dans ce domaine et acquérir une formation diplômante. Si l’occasion m’en est donnée, j’espère pouvoir un jour retourner dans mon pays pour proposer une formation universitaire adaptée aux étudiants en médecine.

 

Selon vous, la culture du pays influence-t-elle la perception des soins palliatifs, de la vie et de la mort pour les personnes concernées et les professionnels ? Si oui, pourriez-vous nous donner quelques exemples ?

 

La population cambodgienne est bouddhiste à 98%. L’accompagnement spirituel du mourant par sa famille et par les moines bouddhistes se fait ainsi depuis des siècles.La mort n’est pas considérée comme une catastrophe : le défunt est en paix. Il existe ainsi une croyance très forte en la réincarnation et dans le karma, intégrée dans le cadre d’un accompagnement en fin de vie.

Cette croyance ne supprime pas pour autant le problème de la douleur. Un patient en fin de vie qui souffre demandera toujours à être soulagé. L’expression de cette douleur est cependant beaucoup plus discrète que chez le patient européen.

 

Quant aux médecins cambodgiens, ils sont souvent bien dépourvus face à la souffrance d’un patient en fin de vie. Peu sensibilisés à la compassion et à l’écoute du patient, ils préfèrent bien souvent laisser ce dernier retourner à domicile. Le patient et sa famille se retrouvent alors abandonnés face à la douleur. Cette situation terrible et fréquente n’apparait, de fait, dans aucune statistique médicale officielle.

 

Rappelons qu’il n’y a pas de protection sociale et donc tous les frais médicaux sont encore à la charge de la famille. Certaines s’endettent ainsi lourdement sur plusieurs générations pour payer une hospitalisation, revendant leur vache, leur maison ou leur bout de rizière.

 

Quels sont les défis que vous avez à relever au quotidien avec les personnes malades, leurs proches et les équipes ? Quelles sont les perspectives d’évolution qui pourraient être mises en œuvre dans l’avenir ?

 

Lorsque je travaillais avec Douleurs sans Frontières sur ce programme de soins palliatifs au Cambodge de 2012 à 2014, j’étais souvent confrontée aux problèmes suivants :

 

  • Des patients hospitalisés sans aucune famille, c’est-à-dire avec personne pour les nourrir, pour les laver et pour financer les soins nécessaires. Les hôpitaux publics proposent des repas aux patients dans les services d’oncologie et de médecine où j’ai travaillé, mais il n’y a pas d’aides-soignants pour faire la toilette des patients.

 

  • Des familles qui croient davantage en l’efficacité de la médecine traditionnelle. Les cancers sont ainsi dépistés bien souvent à des stades très avancés où les moyens thérapeutiques restent très limités.

 

  • L’absence de tout suivi possible pour les patients renvoyés à domicile et habitant en province. Notre petite équipe mobile ne fonctionnait en effet que sur la capitale Phnom Penh.

 

  • Des personnels soignants non formés aux soins palliatifs, peu motivés pour s’y intéresser et surtout peu enclins à conserver dans leur service un patient dit incurable qui bloque un lit et risque de nuire aux bonnes statistiques du service.

 

Pour l’avenir, il serait tout d’abord souhaitable qu’un enseignement universitaire des soins palliatifs puisse être proposé aux étudiants, sous forme de modules au sein de différentes spécialités : oncologie bien sûr, mais aussi médecine interne, gastro-entérologie, pneumologie, neurologie, anesthésie-réanimation, etc.

Concrètement, c’est ensuite le concept peu coûteux d’équipe mobile qui me semble le plus adapté aux moyens et aux besoins du pays : d’abord sur la ville de Phnom Penh, et ensuite, idéalement, dans chacune des grandes villes de province.

Le développement des soins palliatifs devrait aussi faciliter l’accès aux antalgiques opiacés, trop souvent en rupture de stock dans les hôpitaux publics.

Pour conclure, nous ne perdons pas espoir pour le développement des soins palliatifs au Cambodge. Notre système de santé n’a que vingt-deux ans. Il est donc encore très jeune et ce programme d’initiation n’a duré que trois ans. Il faut donc être patient et « laisser le temps au temps ».