Le traitement de la mort dans l'oeuvre de Walt Disney

Depuis 1938 et son magnifique Blanche Neige et les sept nains, Walt Disney et ses héritiers n'ont cessé de divertir petits et grands de belles histoires... dont de nombreuses traitent en filigrane le thème de la mort. Des études comme celle de Cox et al. (Omega, 2004-2005) ont montré la fonction éducative des films Disney dans l'appréhension de la mort par les enfants. On peut même suivre les différentes étapes du deuil à travers les oeuvres développées en collaboration avec les studios Pixar.

 

Avec la sortie du film A l'ombre de Mary - La promesse de Walt Disney, on s'est donc naturellement posé la question du traitement de la mort dans l'univers Disney.

 

 

Et plus particulièrement, si ce traitement suivait le lent processus historique qui tend à effacer la mort dans la société, comme l'ont montré les travaux de sociologues tels que Norbet Elias ou d'historiens tels que Philippe Ariès. Selon ce dernier, les sociétés occidentales vivent "une révolution brutale des idées et des sentiments traditionnels". Traditionnellement, à l'approche de la mort, l'homme convoquait son entourage pour une transmission matérielle et spirituelle. Ces temps du mourant, du rituel et du deuil tendent à s'effacer, la phase ultime de la disparition de la mort "sociale" étant l'incinération.

 

En balayant rapidement les oeuvres de l'univers Disney, on serait tenté de croire qu'effectivement, le mourir et la mort ont moins leur place dans les derniers films que dans les premiers. Rappelons-nous le cerceuil de verre de Blanche Neige par exemple. Mais ce serait faire abstraction de deux éléments : la valeur narrative des contes et les codes cinématographiques.

 

Des contes initiatiques

 

Les contes abordent tous les thèmes. Ils déroulent des espaces imaginaires où la mort apparaît, souvent là où on ne l'attend pas. La mort subit par le mauvais personnage (la méchante sorcière, Maléfice, Ursulla...) correspond à la mort "sans rien après" sur laquelle les récits de tradition orale ne s'attardent pas. Les contes abordent également la mort initiatrice, initiation du héros, et par extension du spectateur qui s'identifie au héros, procédant de différents degrés d'édification. Ainsi, au début des contes, la mort d'un proche (souvent le père, lorsqu'il s'agit d'une héroïne - Cendrillon, la mère lorsqu'il s'agit d'un héros - Bambi) correspond à la fin de l'enfance et elle marque le début du cheminement vers l'âge adulte. Le Roi Lion est le Disney le plus ancré dans cet apprentissage, avec Bambi.

 

Des codes cinématographiques respectés

 

Au cinéma, comme au théâtre, il existe des conventions pour présenter la mort et le mourir. Si le théâtre privilégie le côté dramatique, le cinéma bénéficie de plus d'options et les réalisateurs s'attachent à mettre en image la mort sous forme symbolique ou métaphorique. Prenons l'exemple de Blanche Neige (première mort mise en scène dans un Disney). Le spectateur ne voit pas la mort de Blanche Neige, il suit l'explication de la méchante sorcière ("son coeur va s'arrêter, son sang va se glacer"...), puis la mise en scène se focalise sur le tomber du bras et le relâchement de la pomme côté morsure dont l'immobilisation symbolise la mort de la première princesse Disney. Autre exemple plus proche de nous : La Princesse et la Grenouille. Ray (la luciole) meurt écraséé par le Dr Facilier. La mise en scène choisie montre l'âme de Ray monter au ciel rejoindre Evangéline, son étoile bien-aimée.


Comme on le constate, les réalisateurs peuvent symboliser soit la mort, soit l'envol de l'âme. Ces exemples montrent la volonté du réalisateur de représenter au spectateur la mort comme quelque chose de définitif ou une sorte de transition vers une autre condition (Mufase, Gusto, les ancêtres de Mulan apparaissent sous forme de spectres ou d'esprits protecteurs). Ainsi, ces images évitent de décrire la mort comme elle est : le spectateur peut la vivre comme une abstration, la mort est réduite à son idée.

 

En conclusion

 

On constate que si la mort dans les Disney ne suit pas la disparition de la mort "sociale' dans les sociétés occidentales, elle a le mérite d'être véhiculée sur un support plébiscité par un jeune public dont les connaissances psychologiques et philosophiques de la mort sont souvent floues. Les films Disney restent donc un bon outil pour parler de la mort et du deuil avec eux.

 

 

Caroline Tête, documentaliste au CNDR Soin Palliatif

 

Références

 

- ARIES, P. Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours. Paris : Histoire, coll. "Points" 1975, 222 p.

 

- ARMSTRONG, R. The moving image: the aesthetics of loss and solace in the modern mourning film. Bereavement Care 2012, vol. 31, n°1, p. 25-29.

 

- COX, M. ; GARRETT, E. ; GRAHAM, J.A. Death in Disney films: implications for children's understanding of death. Omega 2004-2005, vol. 50, n°4, p. 267-280.

 

- DI FOLCO, P. Dictionnaire de la Mort. Paris : Larousse, coll. "In Extenso" 2010, 1 130 p.

 

- JANDROK, T. Répétition et oblitération de la mort dans le cinéma occidental. Etudes sur la mort 2011, n°139, p. 135-143.

 

- JULIERS-COSTES, M. Le paradigme du déni social de la mort à l'épreuve des séries télévisées. Mise en scène et mise en sens de la mort. Etudes sur la mort 2011, n°139, p. 145-163.

 

- LE GUAY, D. Représentation actuelle de la mort dans nos sociétés : les différents moyens de l'occulter. Etudes sur la mort 2008, n°134, p. 115-123.

 

- LECOMTE, K. Mort et cinéma : une dialectique du vide. Etudes sur la mort 2011, n°139, p. 125-134.

 

- LENNE, G. La mort à voir. Paris : Editions du Cerf 1997, 166 p.

 

- ORANGE, J. Prologue to a study of death in film. In, MORGAN, J.D. Readings in thanatology. New York : Baywood Publishing Company, Inc. 1997, chap. 3, p. 33-43.